Catéchèse: Les jeunes face aux nouveaux mouvements religieux et groupes ésotériques

CATÉCHÈSE POUR LES JEUNES DU SECTEUR D’ALLADA.

Sanctuaire Marial d’Allada, le 30 mai 2021.

Thème : « Les jeunes face aux nouveaux mouvements religieux et groupes ésotériques ».

Chers jeunes des Vicariats d’Allada,

Je suis heureux de me retrouver avec vous aujourd’hui pour la catéchèse initiée à votre intention dans les différentes zones de notre archidiocèse. Salutations cordiales à vous tous et soyez les bienvenus ! Je salue également vos aumôniers, le Père Francis ADIMOU ainsi que le Père Joël CHANHOUN qui se dévouent toujours à vos côtés et ne cessent de vous insuffler le dynamisme et l’enthousiasme qui caractérisent l’âge de la jeunesse. Je salue enfin les aumôniers vicariaux et paroissiaux, ainsi que les différentes coordinations de la jeunesse de notre diocèse, pour leur engagement sans fard dans la mission d’évangélisation du monde des jeunes. Puissiez-vous vivre toujours sous la conduite de l’Esprit Saint, de manière à devenir pour notre Église diocésaine et pour notre pays une jeunesse chrétienne plus responsable, structurée et harmonieuse.

Le thème choisi pour notre catéchèse de ce jour s’intitule comme suit : « Les jeunes face aux nouveaux mouvements religieux et groupes ésotériques ». En tant que jeunes chrétiens engagés dans les milieux scolaires, universitaires et socio-professionnels, vous n’êtes pas sans savoir l’existence des nouveaux mouvements religieux et divers groupes ésotériques qui foisonnent dans nos sociétés, dans nos villes et campagnes, drainant en leur sein un nombre impressionnant d’adeptes, la plupart provenant du monde des jeunes. Le drame est que ces mouvements religieux et groupes ésotériques véhiculent des doctrines peu orthodoxes, voire diamétralement opposées aux fondamentaux de la foi chrétienne. Par ailleurs, la méthode utilisée pour conquérir leur monde vise soit à une plus grande concentration sur la figure des leaders/fondateurs au détriment du rôle prépondérant du Christ (dans le cas des mouvements religieux), soit à une initiation réservée à un cercle fermé (pour le cas des groupes ésotériques).

Face à ces phénomènes qui ne cessent de se développer, les jeunes qui constituent la frange la plus vulnérable de la société constituent une proie indéniable pour ces groupes. Ils sont visés notamment parce que chômeurs, venant d’un milieu familial instable, appartenant à des minorités ethniques, ou encore ils ne sont pas enracinés dans leur foi ni actifs dans la vie paroissiale. Dans ce contexte, les campus universitaires se présentent en général comme un terrain favorable au développement de ces groupes. D’autres situations telles que la misère, le chômage, les calamités, les guerres fratricides, la maladie, les relations difficiles avec le clergé, les situations matrimoniales irrégulières constituent aussi des facteurs pouvant conduire plusieurs jeunes à la rupture avec l’Église catholique et au passage à ces groupes. Le grand défi est comment vivre sa foi au Christ et en témoigner jusqu’au bout face à ces mouvements et groupes ésotériques qui tendent à attirer les jeunes au point de les déstabiliser dans leur foi. Il y a lieu de voir ici quelle stratégie pastorale mettre en œuvre pour accompagner les jeunes (les aider à comprendre la dangerosité, pour leur vie chrétienne, des mécanismes en jeu dans ces groupes) et les former à la foi authentique.

Dans notre réflexion, nous essaierons dans un premier temps de présenter les traits caractéristiques de ces mouvements et groupes ésotériques ainsi que leur mode opératoire. Lorsqu’on parle des mouvements religieux et groupes ésotériques, de quoi s’agit-il exactement et quels types de doctrines sont véhiculés en leur sein ? Dans un deuxième temps, nous verrons comment, dans un tel contexte, aider les jeunes à témoigner de leur foi au Christ. Quelle pastorale mettre en œuvre pour raffermir leur foi au Christ ?

  1. Les traits caractéristiques des mouvements religieux et groupes ésotériques et leur mode opératoire

 

  1. Les mouvements religieux à forte tendance pentecôtiste

Dans les sociétés africaines apparaît de plus en plus une grande multiplicité d’églises ou de mouvements religieux, appelés aussi églises de réveil, en quête du sensationnel et du miraculeux dont les pasteurs se font passer pour de nouveaux messies. Ils parcourent les cités et les campagnes prêchant à tout vent et drainant en leur sein une foule de gens (en l’occurrence les jeunes) en quête d’emplois ou frappés par la misère, les maladies, les envoûtements ou toutes sortes de détresses auxquelles les pasteurs prétendent apporter des solutions toutes faites.

Ces mouvements religieux exercent un attrait sur les jeunes notamment à cause de l’accueil chaleureux réservé aux membres et de l’effervescence qui marque la vie communautaire : les nouveaux membres sont accueillis chaleureusement et les problèmes existentiels qu’ils portent sont pris en compte par des pasteurs qui sont à leurs côtés et disposés à les aider à trouver une solution à leur détresse. Les adeptes de ces églises trouvent ainsi un terrain favorable leur permettant de clamer haut et fort leur appartenance à ces mouvements. Les moments les plus forts des cultes sont ceux de la « délivrance », c’est-à-dire le ministère d’exorcisme exercé par les pasteurs pour libérer ceux qui sont accusés de sorcellerie ou ceux qui se sentent envoûtés. De fait, pour les pasteurs de ces mouvements, l’Évangile dont ils sont porteurs est à même d’apporter des solutions immédiates, voire miraculeuses à toutes les misères (spirituelles et matérielles) auxquelles l’homme est confronté. Leur unique credo est : « Jésus est la solution ». Il est la solution en ce sens qu’il accorde prospérité, santé, protection à tous ceux qui sont en manque et l’invoquent dans ces groupes. Le contexte socio-économique difficile des pays d’Afrique et le fort désir de protection contre les forces maléfiques semblent les facteurs majeurs favorables à l’adhésion de bon nombre d’Africains à ces groupes. Ainsi derrière la ruée des foules vers ces mouvements se cache une diversité de besoins : bonheur matériel immédiat (solution magique aux problèmes existentiels : argent, ascension sociale, travail, succès, etc.), besoin de protection et de sécurité contre les sorciers et les mauvais esprits, besoin d’échapper aux difficultés et aux affres de la vie quotidienne.

L’Évangile prêché par les pasteurs de ces mouvements est donc principalement un Évangile de la prospérité. Dans ce sens, interprétant l’exhortation inaugurant le ministère de prédication de Jésus – « Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1:15) –  ils n’hésitent pas à parler en termes d’Évangile de la Résurrection, de la Réhabilitation ou de la Revanche de l’Afrique. Sans complexe, ils vont prêcher dans les stades et sur les places publiques, attirant davantage l’attention sur l’irruption d’une ère de prospérité et de richesse pour les adeptes de la foi conquérante. L’unique but visé par ceux qui adhèrent à ces mouvements est comment utiliser Jésus comme un moyen leur permettant de « réussir » leur vie à tout prix. Dans cette perspective, Jésus n’est plus véritablement le Seigneur à qui nous devons l’adoration, il n’est qu’un moyen pour réussir notre vie chrétienne.

Du point de vue du ministère proprement exercé par les pasteurs, les séances de prière et de guérison ainsi que la pratique de l’exorcisme semblent être les lieux majeurs autour desquels tourne leur action. Les pasteurs ou bergers de ces groupes jouent pratiquement le rôle des devins, féticheurs ou magiciens en ce sens qu’ils s’évertuent à détecter les causes des infortunes et ils procèdent à initier des séances de guérison, d’intercession et de libération, voire d’exorcisme. Ainsi par leurs prières, ils dispensent protection, succès, richesse, fécondité et sécurité à leurs fidèles[1]. Parfois «ils n’hésitent pas à prescrire des “ordonnances spirituelles” à la manière des médecins telles que: les pratiques de jeûne, de chaînes de prière à tel ou tel saint, de l’huile d’olive dédiées à quelques saints (sainte Rita, saint Michel, Padre Pio, etc.), de l’encens ou différents types de bougies»[2]. Il faut noter que ce mode opératoire dans le ministère exercé par ces pasteurs est pratiquement le même dans certains groupes charismatiques de l’Église catholique. C’est dire jusqu’à quel point les pratiques au sein des nouveaux mouvements religieux exercent un impact sur la vie de l’Église catholique. Mais alors, qu’en est-il des groupes ésotériques : comment peut-on les identifier et quel est leur mode opératoire ?

  1. Les groupes ésotériques et leur mode opératoire

            Un autre défi auquel la jeunesse africaine (et chrétienne) est confrontée est la présence massive des groupes ésotériques dont les maîtres spirituels prétendent conduire les adeptes à l’épanouissement de leur être (un bonheur illusoire) s’ils adhèrent à leur doctrine et acceptent d’y être initiés. De quoi s’agit-il concrètement lorsqu’on parle de l’ésotérisme ? L’ésotérisme est une forme de connaissance fondée sur l’expérientiel et le symbolique. Le but de ceux qui y adhèrent est de faire une quête intérieure les amenant à s’unir à une Énergie Impersonnelle qui illumine et qui régénère. Il s’agit en fait d’une doctrine réservée à un cercle fermé/restreint de personnes, une croyance qui n’est compréhensible que par un petit groupes d’initiés, un savoir secret, une forme de pensée qui (selon ses tenants), s’oppose à l’arbitraire des dogmes, bref, une connaissance de type gnostique.

            De ce point de vue, l’ésotérisme exalte le mythique et le symbolique au détriment d’une vision discursive du réel. Parmi les courants de pensée qui l’ont façonné, on peut citer : l’hermétisme alexandrin, le gnosticisme, l’astrologie spéculative, les données alchimiques, l’hermétisme néo-alexandrin, la kabbale chrétienne, le Rosicrucisme et ses variantes, l’Illuminisme, etc. L’ésotérisme est donc une forme de sagesse (un échafaudage de doctrines éclectiques) qui émane d’une synthèse entre la religion, la philosophie et la science et repose à la fois sur une théosophie, une anthropologie et une cosmogonie (il se place au centre de l’Etre, de l’homme et de la Nature).

            Parmi les groupes ésotériques les mieux connus dans nos milieux africains figurent la Rose Croix et la Franc-maçonnerie. La Rose-Croix est un mouvement dont la dénomination complète est AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose Croix). Elle se présente comme une doctrine métaphysique visant à faire acquérir à l’homme des pouvoirs extraordinaires à partir desquels il peut avoir une maîtrise sur lui-même et sur les autres. Cette connaissance s’acquiert par une initiation secrète aux sciences occultes, à l’hermétisme, à l’alchimie et à tout un amalgame de pratiques provenant de plusieurs religions. L’initiation doit amener l’homme à la fusion au tout cosmique, lieu où s’effectue son salut : les pouvoirs acquis par la fusion au tout cosmique permettent à l’initié de vaincre le mal, l’échec, la mort. Il s’agit d’une initiation mystique qui consiste principalement à réussir sa vie. La dimension mystique du mouvement se trouve dans la volonté de rejoindre la conscience cosmique par les seuls efforts de la réflexion humaine, à travers un savoir absolu. Le rosicrucien, c’est celui qui est capable, de par son initiation rigoureuse et progressive, d’acquérir des forces qui le rendent maître de lui-même et des autres. Ce mouvement exerce un attrait sur l’Africain à cause sans doute de son caractère ésotérique et sa prétention à assurer aux initiés la protection surnaturelle contre les forces occultes (les sorciers, le diable, les envoûtements, etc.).

            Quant à la Franc-maçonnerie, elle se présente aussi comme une association ou un ordre initiatique dont les membres se recrutent par cooptation et pratiquent des rites initiatiques se référant à un secret maçonnique et à l’art de bâtir. Le terme maçon se réfère justement à la construction d’une bâtisse : il s’agit d’acquérir une sagesse secrète pour pouvoir bâtir un mode de vie déterminé. L’enseignement ésotérique prodigué s’effectue de façon progressive et à l’aide de symboles et de rituels. Il entend encourager les membres à œuvrer pour un soi-disant progrès de l’humanité, tout en laissant à chacun le soin d’interpréter ses textes. Les loges maçonniques (regroupements de francs-maçons) disposent du pouvoir d’initier les nouveaux membres. Elles s’organisent le plus souvent en obédiences maçonniques appelées « grandes loges », ce qui leur permet de réunir leurs forces pour faire face aux questions matérielles (financement et gestion de leurs locaux), aux rituelles (harmonisation des cérémonies) et à d’éventuelles visites entre les membres (les membres d’une loge peuvent visiter toutes les autres loges d’une même fédération).

            La démarche ésotérique dans ces groupes consiste principalement à proposer aux adeptes des rituels et des enseignements cachés (science mystique ou ésotérique) qui les feront parvenir à un niveau de connaissance à partir duquel ils pourront obtenir tout ce qu’ils veulent. Aussi mettent-ils en place une stratégie qui vise à séduire les hommes et femmes de notre temps (en l’occurrence les jeunes), dans la mesure où elle prétend prendre en compte leurs besoins :

  • Promesses d’accès à une spiritualité (de préférence sans Dieu) plus efficace que celle des confessions religieuses dites révélées (islam sunnite, christianisme, judaïsme).
  • Promesse de réussite fulgurante sur le plan économique, social ou politique selon les cibles.
  • Promotion d’organisations intermédiaires : clubs service, associations philosophiques, …

            Par conséquent, qu’on soit de la Rose Croix ou de la Franc-maçonnerie, le plus important en adhérant à l’un ou l’autre groupe est d’accéder à une connaissance mystique (une science occulte) réservée aux seuls initiés. Ces derniers, par une initiation secrète, font partie d’une caste secrète qui se distingue par le pouvoir (la domination) exercé sur les autres hommes. Les mobiles de la voie ésotérique que l’on discerne à travers les moyens mis en œuvre sont :

  • La connaissance (connaissance mystique ou ésotérique).
  • L’efficacité (absolue)
  • La réalisation de soi

            Il est à faire remarquer que la satisfaction de tous les désirs humains demeure au centre de la démarche marketing des sociétés ésotériques. La voie ésotérique propose ostensiblement à ses clients potentiels les moyens d’assouvir tous leurs désirs : désir de jouissance, désir de puissance et désir d’absolu (connaître comme Dieu, être comme Dieu ou devenir Dieu … l’apothéose maçonnique). Cette approche de la vie est en porte-à-faux avec la foi chrétienne, elle est incompatible avec la voie inaugurée par le Christ. Saint Augustin traduit clairement ce paradoxe en ces termes : « Deux amours ont donné naissance à deux cités : la cité terrestre procède de l’amour de soi porté jusqu’au mépris de Dieu ; la cité céleste procède de l’amour de Dieu porté jusqu’au mépris de soi ». Comment dans ce contexte aider les jeunes à témoigner de leur foi au Christ, quelle pastorale peut-on mettre en œuvre pour éviter aux jeunes de tomber dans le piège de ces groupes ?

  1. Témoigner de sa foi au Christ face aux mouvements religieux et groupes ésotériques

 

  1. Faire prendre connaissance aux jeunes de l’incompatibilité entre la foi chrétienne et le credo professé dans ces groupes

Dans une Lettre Pastorale publiée en mai 2018 par la Conférence des Évêques Catholiques de Côte d’Ivoire sur l’incompatibilité entre la foi chrétienne et la franc-maçonnerie, les évêques affirment que la position de l’Église catholique en cette matière n’a jamais changé. Elle a un jugement négatif sur ces associations. En effet, dans la mesure où les maçons attestent que Jésus n’est pas Dieu mais un être doué de toutes les qualités humaines possibles, la possibilité du salut est par le fait même exclue car l’homme se construit par lui-même. Dans la pastorale à mettre en œuvre, il est à faire connaitre aux jeunes, attirés par les mouvements religieux et les groupes ésotériques, les exigences de la foi chrétienne.

  • La foi chrétienne exige un rapport à un Dieu personnel

Nous touchons ici à un des points cruciaux qui permettent de faire une nette distinction entre la foi chrétienne et le credo professé dans les mouvements religieux et groupes ésotériques : la foi chrétienne est d’abord et avant tout la réponse à un Dieu personnel – et non une Énergie impersonnelle, encore moins à un Dieu-Providence répondant uniquement aux besoins matériels de l’homme – qui prend l’initiative d’entrer dans une relation de communion et d’amour avec l’homme. Toute l’histoire du salut, depuis Abraham jusqu’à Jésus en passant par Moïse et les prophètes, montre comment Dieu s’est progressivement révélé à l’homme en lui communiquant son mystère qui est lieu de sa Parole. Jésus-Christ, Parole de Dieu incarnée, sera l’aboutissement de cette longue histoire d’auto-communication progressive de Dieu. La foi est donc la réponse de l’homme à cet avènement de Dieu dans sa vie.

Cette réponse du croyant consiste en une confiance absolue en Dieu et exige qu’il s’engage sur une voie où il perd toutes ses assurances humaines. En fait, la foi ne relève pas du domaine du vérifiable ou du connaissable, dans le sens d’une connaissance scientifique : il y a quelque chose qui nous échappe, un inconnu qui dépasse les limites humaines. Alors que dans la démarche scientifique, l’homme cherche à tout maîtriser, à tout objectiver à travers un raisonnement logico-rationnel qui donne lieu à une vérification, dans la démarche de la foi, il n’a d’autre certitude que celle qui lui est révélée par Dieu. C’est dire que la foi relève d’abord et avant tout d’un don gracieux fait par Dieu, lequel est reconnu et confessé par l’homme. L’exemple typique de cette foi est celui de l’apôtre Pierre marchant sur les eaux sur l’invitation de Jésus (Mt 14, 29). De même que Pierre est appelé à marcher sur les eaux pour prouver sa foi au Christ, de même en est-il pour tout croyant. En marchant sur les eaux, Pierre est appelé à mettre davantage toute sa confiance au Christ plutôt que de s’appuyer sur d’autres garanties. En fait, l’homme veut toujours s’appuyer sur ce qui le rassure, ce qui lui donne des garanties que sa vie n’est pas en danger. D’où le recours aux forces de la nature ou aux forces occultes dont les effets pervers sont palpables, vérifiables. Or, la foi transcende le vérifiable : il y a un inconnu, quelque chose qui nous échappe et dépasse nos capacités humaines (cf. He 11,1; Jn 20,29).

Ainsi, dans la foi chrétienne, le rapport à Dieu est un rapport qui se fait en toute confiance où il n’est nullement question de prendre Dieu en otage, d’avoir une mainmise sur Lui : le croyant se refuse de conquérir Dieu par ses propres forces. C’est plutôt la grâce de Dieu qui, en le touchant, l’amène progressivement à l’union avec Dieu. Cette attitude de confiance et d’abandon à Dieu devrait être un préalable dans le désir de mener un combat contre les forces du mal ou de se prémunir contre des attaques réelles ou présumées qui menacent la vie humaine. La foi en Dieu exige que nous renoncions à l’attitude qui vise à utiliser Dieu comme un “bouche trou”, celui qui vient apporter des solutions faciles à nos problèmes humains. Nous faisons confiance à Dieu d’abord parce qu’il est le fondement même de notre existence.

  • La foi chrétienne renvoie à un mystère révélé à tous les hommes

La foi chrétienne est radicalement opposée à la mystique ésotérique en ce sens que la Révélation est d’abord et avant tout auto-communication de Dieu en Jésus-Christ, auto-manifestation de la Plénitude divine dans l’Incarnation de son Fils venu libérer les hommes du pouvoir du mal. En Jésus habite la plénitude de la divinité. En effet, selon la Constitution dogmatique Dei Verbum : « Il a plu à Dieu, dans sa bonté et sa sagesse, de se révéler lui-même, et de faire connaitre le mystère de sa volonté : par le Christ, Verbe fait chair, les hommes ont, dans le Saint Esprit, accès auprès du Père, et deviennent participants de la nature divine. Ainsi par cette révélation, provenant de l’immensité de sa charité, Dieu qui est invisible, s’adresse aux hommes comme à des amis, et converse avec eux pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion. »[3] Ainsi, contrairement à l’ésotérisme où l’homme va à la quête d’une Énergie Cosmique Primordiale, la Révélation est plutôt l’initiative de Dieu lui-même qui va à la conquête de l’homme pour insuffler en lui sa grâce et ses bienfaits.

Dans cette perspective, saint Paul définit le mystère de Dieu comme une réalité cachée depuis des siècles mais révélée aux saints apôtres et aux prophètes (Col 1, 26 ; Ep 3, 5 ; 3, 9 ; Rm 16, 25-26). Il a une portée universelle destinée à tous les hommes (Rm 16, 26 ; Col 1, 26 ; Ep 3, 5.10). Il signifie également la volonté de Dieu, cachée aux hommes, révélée par Dieu en Jésus-Christ et se concrétise dans le salut apporté par le Christ aux nations. La vie du chrétien cachée avec le Christ en Dieu (Col 3,3) trouve son sens dans la foi. Le mystère de Dieu sera plénier quand le Christ remettra le pouvoir à son Père et associera l’humanité à lui (Rm 8, 18-24). Le Christ étant l’espérance de la gloire future (Col 1, 29), en lui toute l’histoire des hommes retrouve son sens parce qu’il est la réalité dans laquelle sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse et où habite la plénitude de la divinité (Col 2, 3.9). Le mystère chez Paul, c’est aussi le projet de Dieu de réunir en un peuple tous les hommes (Ep 2, 16-18 ; Col 3, 9-11) et toute l’Église en un seul Corps (Ep 1, 22-23). Par conséquent, connaitre Dieu, c’est aussi connaitre le Christ, car le mystère de Dieu, c’est le mystère du Christ en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science (Col 2, 2-3).

Par conséquent, le mystère chrétien est un mystère qui s’actualise dans la personne du Christ et destiné, non à une élite, mais à la multitude des hommes : il est offert à tous les hommes. D’où le terme mystère chez saint Paul est toujours accompagné des verbes communiquer, révéler, illuminer, faire connaitre, manifester. Le mystère n’est donc pas une communication secrète. Il est certes caché dans le secret de Dieu mais il se révèle dans la personne du Christ : il est accueil de la révélation de Dieu et approfondissement de sa connaissance.

  • La Croix au cœur du mystère de la foi chrétienne

Par ailleurs, un autre point déterminant à faire valoir auprès des jeunes attirés par les mouvements religieux et groupes ésotériques est l’importance de la croix dans la vie chrétienne. Autrement dit, notre engagement à la suite du Christ se vérifie par notre détermination à porter notre croix à sa suite jusqu’à la gloire. Porter sa croix à la suite du Christ est une condition pour être son vrai disciple (cf. Mc 8, 34). La croix ici symbolise tous nos lieux de souffrance, nos résistances à la Parole de Dieu, les luttes intérieures pour faire face à nos propres fragilités, toutes ces épreuves que nous endurons au nom de notre foi, il nous faut les porter dans la pleine confiance en Dieu pour pouvoir rayonner de sa vie. Face à l’épreuve de la mort, le Christ en effet n’a pas fui la croix: «Ma vie, personne ne me l’enlève; mais je la donne de moi-même. J’ai pouvoir de la donner et j’ai pouvoir de la reprendre» (cf. Jn 10, 1-18). Le Christ a donc accepté d’affronter courageusement sa mort, sachant que ce chemin de la croix le conduirait irrémédiablement à la gloire de la résurrection.

            C’est ici le point névralgique où semble résider tout le fondement de la vie chrétienne comme l’affirme saint Paul: «Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi» (1 Co 15, 17). De fait, pour le chrétien qui croit en Jésus-Christ, il a l’assurance de parvenir lui aussi à la même victoire que le Christ. Plus rien au monde ne saurait lui faire peur car sa vie est désormais fondée sur le Christ qui a vaincu une fois pour toutes la mort. C’est le même Christ qui a rassuré ses disciples en ces termes: « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme; craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. Ne vend-on pas deux passereaux pour un as? Et pas un d’entre eux ne tombera au sol à l’insu de votre Père! Et vous donc! Vos cheveux même sont tous comptés! Soyez donc sans crainte; vous valez mieux, vous, qu’une multitude de passereaux» (Mt 10, 28-31).

C’est dans ce contexte d’une foi inébranlable en un Dieu vainqueur de la mort qu’on peut situer l’exhortation forte du Pape Jean-Paul II au début de son pontificat, une exhortation qui est allée droit au fond des consciences et dont le monde se souvient encore: «N’ayez pas peur! N’ayez pas peur d’ouvrir vos frontières, d’ouvrir au Christ les portes de votre vie»[4]. La peur, voilà en effet ce qui pousse bon nombre de nos chrétiens à perdre leur confiance en Dieu et à se laisser facilement attirer par les marchands de faux bonheur. Dans notre environnement africain dominé par les forces occultes et les menaces de toutes sortes, on a peur de tout et on est prêt à faire toutes les expériences (y compris celles radicalement opposées à la foi chrétienne) pouvant garantir une certaine protection contre de potentiels ennemis. Le problème est que, bien que chrétien, on ne vit plus la foi authentique, on est pleinement dans le syncrétisme, ce qui visiblement empêche de donner le témoignage d’une vie de foi authentique. La persévérance dans la foi authentique est ce qui peut nous obtenir la garantie d’une victoire sur la peur et sur les forces du mal. De fait, celui qui est enraciné dans la foi authentique communie avec Dieu (il est en quelque sorte engendré dans la vie de Dieu : cf. 1 Jn 5, 1), ce qui suppose une fidélité aux commandements de Dieu (cf. 1 Jn 5, 2-3). C’est dans cette relation de communion et de fidélité à Dieu que le croyant peut réellement prétendre être vainqueur du monde et des forces du mal (cf. 1 Jn 5, 4).

  1. Faire faire aux jeunes une expérience vivante de la foi en Jésus-Christ

La foi face aux nouveaux mouvements religieux et groupes ésotériques n’est pas seulement quelque chose de théorique ou de cérébral, elle est plutôt un vécu concret, une expérience vivante qui engage existentiellement le Chrétien à la suite du Christ. Comme nous y invite l’apôtre saint Jean, il s’agit de « marcher dans la voie où lui, Jésus, a marché » (1 Jn 2, 6). Autrement dit, la foi au Christ invite à faire du Christ le centre de sa vie, celui auquel le chrétien s’engage à conformer sa vie, de façon à faire corps avec lui. C’est cette communion avec le Christ (laquelle suppose une vie d’intimité profonde avec lui) qui est la garantie d’une foi authentique susceptible de résister aux assauts des nouveaux mouvements religieux et groupes ésotériques. Cette vie de communion avec le Christ suppose une vie de prière intense où il nous faut apprendre à être à l’écoute de Dieu en le laissant nous parler dans le cœur à cœur, dans le silence marqué par le bruissement d’un souffle ténu (cf. 1 R 19, 12). Souvent, nous avons du mal à laisser Dieu nous parler. Nous estimons que c’est nous qui devons d’abord lui parler et nous nous lançons dans le rabâchage, un flot de paroles qui est signe de notre manque de foi (cf. Mt 6, 7). Or, la vraie prière commence par l’écoute de l’Esprit de Dieu, Celui « en qui nous crions “Abba !”, c’est-à-dire : Père ! » (Rm 8, 15). Il « vient au secours de notre faiblesse » et « intercède pour nous en des gémissements ineffables » (Rm 8, 26).

La vie de communion avec le Christ suppose également l’écoute assidue et constante de la Parole de Dieu, laquelle doit être étudiée, approfondie et mise en pratique, de façon à s’incarner dans notre vie. De fait, seuls ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique sont capables de construire leur maison (leur vie de foi) sur le Roc qu’est le Christ, une maison que ni la crue, ni les torrents ne peuvent ébranler (cf. Lc 6, 46-49). En d’autres mots, le fait d’écouter et de mettre en pratique la Parole de Dieu au quotidien permet au disciple du Christ d’avoir une vie de foi solide, une foi capable de résister à toutes les contrariétés, les épreuves de la vie, tout ce qui tend à déstabiliser sa vie en le faisant détourner de sa condition de disciple, c’est-à-dire sa marche à la suite du Christ. Il s’agit en fait de la vie de foi, une manière particulière de se rapporter au Christ, de façon à pouvoir mieux se rapporter aux réalités du monde, aussi bouleversantes et troublantes qu’elles soient.

Cette vie de communion avec le Christ doit se nourrir également de la fréquentation régulière des sacrements (notamment l’Eucharistie et la pénitence), lesquels sont des signes visibles du don gratuit de Dieu. Par eux, Dieu communique en effet gratuitement sa grâce aux hommes en les faisant entrer dans sa vie. De fait, comme le dit le Concile Vatican II : « Les sacrements ont pour fin de sanctifier les hommes… Ils confèrent la grâce, mais, en outre, leur célébration dispose au mieux les fidèles à recevoir fructueusement cette grâce, à rendre à Dieu un culte voulu, et à exercer la charité. Il est donc de la plus grande importance que les fidèles comprennent facilement les signes des sacrements et fréquentent de la façon la plus assidue les sacrements qui nourrissent la vie chrétienne »[5]. C’est dire que les sacrements de l’Église sont réellement les signes visibles par lesquels Dieu communique gracieusement sa vie à tous ceux qui s’engagent à vivre en communion avec lui. Cela exige que nous soyons en état de grâce (lutte constante contre le péché) pour permettre aux sacrements de produire tous leurs effets de sanctification dans notre vie.

  1. Les communautés ecclésiales de base (CEB) : une chance pour les jeunes confrontés aux nouveaux mouvements religieux et aux groupes ésotériques

Les Communautés Ecclésiales de Base (CEB) initiées dans les Églises d’Afrique depuis plusieurs années sont des communautés chrétiennes à taille humaine où les chrétiens, dans un cadre restreint voire familial, se réunissent régulièrement pour la prière, la lecture de la Parole de Dieu, la catéchèse ainsi que le partage sur les problèmes humains et ecclésiaux en vue d’un engagement commun. Ainsi, à l’exemple des premières communautés chrétiennes, la Parole de Dieu est enseignée, écoutée, partagée et mise en pratique. Toute l’expérience de la vie chrétienne est relue à la lumière de la Parole de Dieu, ce qui permet aux membres d’approfondir leur connaissance du Christ, de partager leurs expériences personnelles et de renforcer les liens fraternels.

Les jeunes membres des CEB ne se sentent plus seuls, ils sont soutenus : ils évitent de rester dans l’anonymat et de constituer ainsi des proies faciles aux groupes ésotériques. Insérés dans la communauté ecclésiale, ils sont ainsi pris en charge par celle-ci qui veille à leur éducation chrétienne et à l’enracinement de leur foi. Dans ce sens, les jeunes concernés par des questions de l’emploi ou par l’insertion dans la vie socio-professionnelle peuvent trouver dans ces milieux des compétences capables de les aider à trouver du travail ou tout au moins des fidèles capables de leur prodiguer des conseils les disposant à faire face à leur avenir. C’est dire que les Communautés Ecclésiales de Base sont réellement une chance pour les jeunes en quête d’une prise en charge par l’Église leur Mère.

Dans la perspective des soins apportés par l’Église-Mère à ses fils, il est à souligner l’importance de l’accompagnement pastoral recommandé vivement par le Pape François à l’adresse des jeunes. Selon le Saint-Père : « les jeunes doivent être respectés dans leur liberté, mais ils doivent être aussi accompagnés »[6]. Cet accompagnement vise principalement à accueillir, motiver, encourager et stimuler les jeunes. A la suite du Saint-Père, j’insiste donc pour qu’au niveau des CEB chacun de vous ait un accompagnateur. Faites-vous accompagner, je vous en supplie, à travers la figure d’un prêtre, d’un religieux, d’une religieuse, d’un catéchiste ou d’un laïc engagé. À l’exemple des disciples d’Emmaüs, le Seigneur veut vous rejoindre pour rendre votre cœur brûlant. La vie est une route qui ne s’emprunte qu’une seule fois. De grâce, pas d’imprudence ni de témérité ! Les meilleurs joueurs du monde ont un entraîneur, peut-être moins célèbre, mais à qui ils doivent leurs succès. Aussi voudrais-je lancer ce mot d’ordre à vous tous : un jeune, un accompagnateur ! Plus de jeunes sans accompagnateur ! Cette marche synodale vous aidera à affronter avec lucidité les différents défis que vous lancent aujourd’hui les mouvements religieux et les groupes ésotériques, sans vous laisser déstabilisés dans votre foi.

Qu’à l’intercession de la Vierge Marie et de saint Joseph, le Seigneur vous enracine dans votre foi et fasse de vous des témoins engagés pour un témoignage pertinent et pour le renouvellement de notre monde. Qu’il vous en accorde la grâce, Lui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen !

+ Roger Houngbédji, o.p.

[1] Cf. J. MUANDA KIENGA, L’effervescence religieuse en Afrique : crise ou vitalité de la foi ? Pistes pour une «nouvelle évangélisation», Paris, L’Harmattan, 2015, p. 46.

[2] Ibidem, p. 19.

[3] Dei Verbum, n° 2.

[4] A. FROSSARD, Op. Cit., p.319.

[5] Sacrosanctum Concilium, n° 59.

[6] Christus Vivit, n° 242.